Les Puits de Dûmat Al-Jandal

L’Oasis de Dûmat al-Jandal est perdue au milieu du désert d’Arabie Saoudite. Des fouilles archéologiques sont conduites depuis plusieurs années par Guillaume Charloux (CNRS, UMR 8167, Orient et Méditerranée, Paris) et Romolo Loreto (University L’Orientale, Naples). Ils ont repérés de nombreux puits, certains effondrés. Après avoir soupçonné l’existence de tunnels d’adduction d’eau souterrains, ils font appels aux spéléologues de la Fédération Française de Spéléologie pour les explorer.

Deux missions spéléo-archéologiques ont été menées en 2012 et 2013 pour étudier des souterrains. Une dernière mission est prévue en 2014.

Participants : Matthieu Thomas, Olivier Testa, Paul Courbon

Au pied du Qasr Marid, Olivier s'apprète à descendre un puits dans la cité historique
Gravures rupestre dans le désert à la sortie de Dûmat al-Jandal

Descente d’un puits partiellement effondré

Contexte

Située au nord de l’Arabie, dans le Jouf, l’oasis de Dumat el-Jandal s’étend au pied du beau château appelé Qasr el Marid (قصر مارد‎). Les préhistoriens et historiens ont étudié la très longue occupation des lieux qui remonte au paléolithique et s’est continuée au cours des temps. Comme dans d’autres oasis du désert saoudien, l’eau nécessaire à l’homme est à l’origine de cette longue occupation. Cette présence de l’eau se manifeste ici, non seulement par de belles palmeraies et des nombreuses cultures qui y sont pratiquées, mais aussi par la présence de nombreux puits et des qanâts qui les relient.
L'oasis de Dumat al-Jandal, la vielle ville et la palmeraie

A partir de 2010, des missions archéologiques franco-italo-saoudiennes se sont succédées en parfaite coopération sur les lieux pour continuer l’étude de ce site exceptionnel. Le chef de la mission française, Guillaume Charloux, prenait conscience que l’étude des puits était très importante dans une approche globale du site. Mais, ces puits, véritables gouffres dont la profondeur atteint parfois une trentaine de mètres, étaient inaccessibles aux archéologues. Il fallait le concours de spéléologues. Guillaume Charloux fit alors appel à la Fédération Française de Spéléologie (FFS) qui délégua trois explorateurs.

Découverte d’une ouverture de tunnel et passage de l’étroiture
Olivier Testa entre dans une tunnel très étroit afin de découvrir la suite. Ce passage sera pratiqué sur 35m à plat ventreavant de tomber sur un effondrement

Les puits

Nous avons exploré 24 puits où l’on atteignait encore la nappe d’eau. Leur coupe a été dressée avec soin, en notant tous la profondeur de tous les détails intéressants (fin de la maçonnerie, assise rocheuse, arrivées d’eau, départs éventuels de qanâts, etc…). La profondeur de la surface de l’eau dans ces puits va de 11,75 m à 28,1 m). Les sondages que nous avons faits donnent une profondeur d’eau de 2 à 22 m, de ce fait, le puits le plus profond fait 37,6 m en dessous de la surface du sol. De plus, nous avons relevé la température de l’eau et sa conductivité éléctrique, en vue de trouver une logique aux écoulements.
Une dizaine de puits n’aboutissant pas sur l’eau ont aussi été explorés. Leur profondeur va de 8 à 20 m.

Au fond du puits noir

Topographie dans un vieux qanat en Arabie

Les qanâts débouchant dans les puits

Au cours de la descente des puits en eau, plusieurs départs de qanâts ont été observés, certains nécessitant un pendule pour être atteints. La pluparts d’entre eux se sont avérés obstrués par les éboulements ou le colmatage. Par bonheur, deux se sont révélés forts intéressants par leur longueur et leur configuration.
Le premier qanât s’ouvre dans le P 62, à une profondeur de 14 m, long d’une cinquantaine de mètres a été creusé dans une couche de grès tendre. Sa hauteur n’est jamais inférieure à 1,8m et sa largeur à 0,8 m. A son plafond se trouvent en deux endroits un départ vers la surface, obstrué à peu de distance. Nous y avons trouvé une vingtaine de chauve-souris d’une espèce vivant près des oasis : Asellia tridens Chauve-souris Asellia tridens dans un tunnel d'arabie
Le second qanât est encore plus intéressant, il a un développement de près de 150m et il assure la jonction entre deux puits : le P 211 et le P 212 qu’il traverse pour continuer encore d’une cinquantaine de mètres. Il se développe, comme le précédent, dans une couche de grès tendre et à son plafond subsistent plusieurs départs. Son tracé est sinueux (il n’y a que 34 m entre les deux puits) et amène de nombreuses réflexions.
Des échantillons de bois de linteaux, de pierres et de concrétionnements ont été prélevés pour une étude ultérieure.

Mesures topographiques

Outre les coupes de puits, tous les orifices des puits en eau ont été rattachés en projection UTM avec un GPS différentiel dont le pivot se trouvait sur le toit du musée. La précision des déterminations en altitude est inférieure à 5 cm. D’autres points caractéristiques ou intéressants de la topographie extérieure ont aussi été déterminés. Ces déterminations seront très utiles pour essayer de comprendre la logique des écoulements.

Topographie d’un qanat

Prise de note dans un qanat

Les études à mener

Tous les éléments relevés permettront de développer une étude qui s’annonce peu facile, mais passionnante.
Nous sommes dans une zone de puits artésiens où la nappe phréatique est canalisée entre deux couches imperméables, ce qui ne facilite pas la logique d’alimentation en eau des puits. Certains puits proches ont des niveaux d’eau très différents : entre le P 174 et le P 175, distants de 7 m, il y a 4 m de différence. Entre les P 211 et 212, distants de 34 m, cette différence atteint 11,5 m !

Les qanâts de Dumat n’obéissent pas au type de qanâts ou de foggara qui ont été étudiés en Iran ou en Algérie. Dans ces deux pays, les aqueducs souterrains partaient avec une très faible pente sous les reliefs pour atteindre une veine aquifère pouvant les alimenter. Ici, la combinaison puits-qanâts posent une autre problématique qu’il faudra résoudre.
Réalisation d'une coupe sédimentaire

Autre élément important : la datation des puits. La plupart des puits descendus ont le même type de construction. Est-ce à dire qu’ils sont tous de la même période ou que l’art des puits s’est transmis de génération en génération ? Certains puis ont été équipés en pompes à vis à la fin des années 40, d’autres n’ont pas été équipés, mais à part le puits 169, leurs structure de levage n’existe plus. Cependant, on retrouve contre plusieurs puits les chemins de halage des chameaux qui tiraient les outres. Nous avons pris quelques échantillons de matériaux divers pour tenter une datation.

Tous les puits sont répartis sur un même alignement, cela peut amener à deux pistes de réflexion : l’un d’aspect humain (protection du Qsar en période d’insécurité), l’autre d’aspect hydrogéologique.

Il y a beaucoup d’études à mener, beaucoup d’inconnues à lever, d’hypothèses à émettre qui devront être vérifiées. Une recherche passionnante est alors en perspective.

Gravures rupestre dans le désert à la sortie de Dûmat al-Jandal
Lors d’une sortie de terrain avec les archéologues, Olivier Testa et Matthieu Thomas inventorient les gravures